Les types de bièreGuide 10 / 14

La bière sans gluten

Une bière brassée au sorgho et une bière d’orge traitée par une enzyme portent la même mention, alors que leur composition n’a rien de commun. Cette page décrit les deux procédés, les seuils d’étiquetage et les limites du dosage sur une matrice fermentée.

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Deux objets techniques très différents circulent sous la mention bière sans gluten. D’un côté, des bières brassées sans aucune céréale à gluten, à partir de sorgho, de riz, de sarrasin ou de millet. De l’autre, des bières d’orge classiques dont le gluten a été découpé par voie enzymatique après le brassage. La première n’en a jamais contenu, la seconde en a contenu et n’en montre plus au dosage. Cette page décrit ces procédés, l’état des connaissances sur leur mesure et le cadre d’étiquetage qui les encadre.

Ce que devient le gluten dans une bière d’orge

Le mot gluten désigne, en pratique réglementaire et analytique, une fraction protéique des céréales : les prolamines, nommées gliadines dans le blé, sécalines dans le seigle et hordéines dans l’orge. L’orge maltée, matière première majoritaire de la bière, en apporte donc dès l’empâtage.

Ces protéines ne traversent pas le procédé intactes. Les enzymes du malt, la chauffe, la fermentation puis la garde les fragmentent en peptides de taille variable, et une partie est éliminée avec le trouble et la levure. Une bière d’orge finie contient donc, non pas des protéines entières, mais un mélange de fragments dont la composition dépend du brassin. Ce point de départ commande tout le reste : la question posée à un laboratoire n’est pas de peser une protéine connue, mais de quantifier une population de fragments issus d’une matrice fermentée.

Verre de bière blanche trouble sous un col de mousse dense.
Le trouble d’une blanche vient du blé et des levures en suspension

Brasser sans céréale à gluten

La première voie consiste à ne jamais introduire d’orge, de blé, de seigle ni leurs hybrides dans la cuve. Le brasseur travaille alors avec des céréales et des pseudo-céréales qui n’en contiennent pas : sorgho, riz, maïs, millet, sarrasin, quinoa. Une étude publiée dans Food Chemistry en 2022 a évalué l’aptitude au brassage de ces matières non maltées, c’est-à-dire leur capacité à fournir un moût fermentescible dans des conditions industrielles.

La difficulté est d’ordre enzymatique et structurel. Le malt d’orge apporte à la fois de l’amidon et les enzymes qui le convertissent en sucres, ainsi que des protéines qui participent à la tenue de mousse. En remplaçant l’orge, le brasseur perd une partie de cet outillage et doit le reconstituer, par maltage des grains de substitution ou par ajout d’enzymes. Une revue parue dans Fermentation en 2020 fait le point sur ces stratégies et rapporte, à partir d’une enquête auprès de 185 brasseries, que les bières issues de céréales de substitution sont plus répandues que celles obtenues par réduction enzymatique du gluten.

Une contrainte matérielle s’ajoute à la contrainte enzymatique. L’enveloppe du grain d’orge forme, pendant la filtration du moût, le lit filtrant à travers lequel le liquide s’écoule. Le riz, le sorgho ou le sarrasin n’offrent pas cette structure, et une brasserie qui bascule sur ces matières premières doit adapter sa filtration autant que sa recette. C’est une des raisons pour lesquelles ces bières viennent souvent d’ateliers qui leur consacrent une ligne entière plutôt que d’un brassin occasionnel sur du matériel d’orge.

Le résultat sensoriel n’est pas neutre. Le sorgho, le millet ou le sarrasin n’apportent ni le même profil de sucres ni les mêmes précurseurs d’arôme que l’orge, et ces bières ne cherchent généralement pas à imiter trait pour trait un style existant. C’est aussi ce qui explique qu’elles se rapprochent souvent, en dégustation, de la famille des bières de céréale plutôt que des lagers d’orge.

La voie enzymatique découpe, elle ne retire pas

La seconde voie part d’une bière d’orge ordinaire. Le brasseur ajoute une prolyl endopeptidase, une enzyme qui coupe les chaînes protéiques après les résidus de proline, abondants précisément dans les séquences des prolamines. L’enzyme la plus employée en brasserie est produite par le champignon Aspergillus niger.

Le vocabulaire compte ici plus qu’ailleurs. L’enzyme ne fait pas sortir le gluten de la bière : elle réduit la taille des fragments présents. Ce que le dosage constate ensuite est donc l’effet d’un découpage, pas celui d’une élimination. La distinction est explicite dans la littérature analytique, qui traite la mesure du gluten dans les aliments fermentés et hydrolysés comme un problème distinct de la mesure dans une farine.

Verre tulipe rempli d’une IPA orangée et voilée, sous un col de mousse blanche.

Ce que l’étiquetage autorise à écrire

Deux mentions coexistent sur les emballages, avec deux seuils. L’Assurance Maladie, sur sa fiche consacrée au régime sans gluten mise à jour en août 2026, les rappelle dans les mêmes termes que la réglementation d’étiquetage : la mention sans gluten correspond à moins de 20 mg de gluten par kilogramme de produit fini, et la mention très faible teneur en gluten à une teneur comprise entre 21 et 100 mg par kilogramme. La même fiche indique que la consommation des produits relevant de cette seconde mention est déconseillée en cas de maladie cœliaque.

Ces seuils portent sur le produit tel qu’il est vendu, et non sur une matière première. C’est pourquoi une bière brassée à l’orge peut, en théorie, porter la première mention si son dosage descend sous la limite, alors qu’elle contient bien de l’orge dans sa liste d’ingrédients. La mention porte sur un résultat de dosage, la liste sur une matière première : ces deux informations se lisent ensemble.

Ce que le dosage sait faire, et où il s’arrête

La méthode de référence en routine repose sur des anticorps, dont l’anticorps R5, sous deux formats : le format sandwich, qui exige deux sites de fixation sur la même molécule, et le format compétitif, conçu pour les fragments. Une revue publiée dans Frontiers in Nutrition en 2019 par deux chercheurs de l’agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux détaille les limites de cet outillage sur les matrices fermentées et hydrolysées.

Trois obstacles y sont nommés. Le format sandwich ne détecte que les fragments porteurs de deux sites de fixation, alors que les fragments courts issus de la fermentation peuvent n’en porter qu’un. Les méthodes commerciales ne distinguent pas les profils d’hydrolyse produits par des procédés de fermentation différents. Et il n’existe pas de matériau de référence certifié adapté au gluten fermenté et hydrolysé : l’étalon utilisé, un digest de prolamines de blé, présente un profil peptidique très éloigné de celui d’un produit fermenté réel.

Une seconde approche a documenté le même écart par une autre technique. Une étude publiée dans le Journal of Agricultural and Food Chemistry en 2017 a analysé par chromatographie liquide couplée à la spectrométrie de masse des bières conçues pour éliminer le gluten, et y a mis en évidence du gluten hydrolysé. Autrement dit, deux méthodes appliquées au même échantillon ne racontent pas la même histoire, et c’est cette divergence, plus que le chiffre isolé d’un dosage, qui décrit correctement l’état des connaissances.

Verre de stout noire opaque surmonté d’une mousse crémeuse beige au dôme lisse.
La couleur vient des malts torréfiés, pas du degré d’alcool

Ce que cela recouvre pour une personne concernée

La maladie cœliaque relève du diagnostic et du suivi médicaux, et le régime d’éviction qui l’accompagne est une prescription. Cette page ne se substitue à aucun avis médical et ne dit pas ce qu’une personne cœliaque peut ou ne peut pas boire.

Ce qui relève en revanche de l’information publique mérite d’être cité tel quel. La fiche de l’Assurance Maladie sur le régime alimentaire en cas de maladie cœliaque range les bières parmi les aliments à proscrire, et déconseille les produits portant la mention très faible teneur en gluten. Elle liste par ailleurs les céréales concernées par l’éviction : les variétés de blé, dont l’épeautre et le kamut, l’orge, le seigle et leurs hybrides.

Sur le plan analytique, la lecture est distincte de la lecture médicale. Un dosage sous 20 mg par kilogramme documente ce que la méthode employée a mesuré dans cet échantillon, avec les limites que la revue de 2019 décrit pour les matrices fermentées. Ces deux plans, celui de la mesure et celui de la conduite à tenir, ne se remplacent pas l’un l’autre.

Comment lire une bouteille sans se tromper d’objet

Quatre éléments figurent sur un contenant et se lisent dans cet ordre. La liste des ingrédients dit s’il y a eu de l’orge, du blé ou du seigle dans la recette, information qui ne dépend d’aucun dosage. La mention réglementaire, quand elle est présente, dit sous quel seuil le produit se place. Le style annoncé, blonde, ambrée ou brune, renseigne sur le profil attendu mais jamais sur la céréale employée. Enfin, la mention d’un traitement enzymatique, quand le brasseur la fait figurer, indique que l’on se trouve dans le second cas de figure, celui de la bière d’orge traitée.

Cette lecture ne demande aucune connaissance de zythologie et règle la confusion la plus fréquente : deux bouteilles portant la même mention peuvent sortir de deux procédés qui n’ont, en amont, presque rien en commun. C’est la liste des ingrédients, et non la mention, qui les sépare. Pour situer ces bouteilles dans l’ensemble des styles, le panorama des types de bière donne les repères de couleur, de fermentation et de degré qui restent valables quelle que soit la céréale employée.

Sources

Références institutionnelles, scientifiques et officielles consultées pour cet article.

  1. Assurance Maladie. (2026). Régime alimentaire sans gluten en cas de maladie cœliaque. ameli.fr.

    ameli.fr/assure/sante/themes/intolerance-gluten-maladie-coeliaque/regime-alimentaire

    Institution · Consulté le 29 août 2026

  2. Panda, R., & Garber, E. A. E. (2019). Detection and quantitation of gluten in fermented-hydrolyzed foods by antibody-based methods: Challenges, progress, and a potential path forward. Frontiers in Nutrition, 6, 97.

    doi.org/10.3389/fnut.2019.00097

    Recherche · Consulté le 29 août 2026

  3. Colgrave, M. L., Byrne, K., & Howitt, C. A. (2017). Liquid chromatography-mass spectrometry analysis reveals hydrolyzed gluten in beers crafted to remove gluten. Journal of Agricultural and Food Chemistry, 65(44), 9715-9725.

    doi.org/10.1021/acs.jafc.7b03742

    Recherche · Consulté le 29 août 2026

  4. Cela, N., Condelli, N., Caruso, M. C., Perretti, G., Di Cairano, M., Tolve, R., & Galgano, F. (2020). Gluten-free brewing: Issues and perspectives. Fermentation, 6(2), 53.

    doi.org/10.3390/fermentation6020053

    Recherche · Consulté le 29 août 2026

  5. Cela, N., Galgano, F., Perretti, G., Di Cairano, M., Tolve, R., & Condelli, N. (2022). Assessment of brewing attitude of unmalted cereals and pseudocereals for gluten free beer production. Food Chemistry, 384, 132621.

    doi.org/10.1016/j.foodchem.2022.132621

    Recherche · Consulté le 29 août 2026