La bièreGuide 14 / 16

L’élimination de l’alcool dans le sang

Une revue publiée en 2010 dans Forensic Science International place la vitesse d’élimination de l’éthanol entre 0,10 et 0,35 gramme par litre de sang et par heure selon les personnes. Cet écart de un à trois et demi est le fait central du sujet, et c’est lui qui interdit d’en tirer une durée.

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Chercher au bout de combien de temps l’alcool aura quitté le sang est une question de durée, et ni la pharmacologie ni le code de la route n’y répondent par un nombre d’heures. La première décrit une vitesse, avec ses bornes et ses causes de variation. Le second fixe des concentrations et organise leur constatation par un appareil, à un instant donné. Les deux ensembles se lisent bien, et ils ne se convertissent pas l’un dans l’autre.

L’alcoolémie, ses deux unités et les seuils français

L’alcoolémie est la concentration d’éthanol dans le sang, exprimée en France en grammes par litre. Le même état se constate aussi dans l’air expiré, en milligrammes par litre. Åke Norberg et ses coauteurs rappellent, dans Clinical Pharmacokinetics en 2003, que 95 à 98 % de l’éthanol ingéré est métabolisé et que le reste est excrété dans l’air expiré, l’urine et la sueur : c’est cette fraction non métabolisée qui rend une mesure respiratoire possible.

Les seuils, eux, sont des faits de droit français, et deux articles les chiffrent. L’article L. 234-1 du code de la route punit de trois ans d’emprisonnement et de 9 000 euros d’amende la conduite sous l’empire d’un état alcoolique caractérisé par une concentration égale ou supérieure à 0,80 gramme par litre de sang, ou à 0,40 milligramme par litre d’air expiré, même en l’absence de tout signe d’ivresse manifeste. L’article R. 234-1 punit de l’amende prévue pour les contraventions de la quatrième classe, en dessous de ces seuils, une concentration égale ou supérieure à 0,50 gramme par litre de sang ou 0,25 milligramme par litre d’air expiré chez les conducteurs ordinaires, et à 0,20 gramme par litre ou 0,10 milligramme par litre chez le conducteur d’un véhicule de transport en commun, le titulaire d’un permis encore soumis au délai probatoire, l’élève conducteur et le conducteur astreint à un dispositif d’anti-démarrage par éthylotest. Cette contravention emporte de plein droit le retrait de six points.

Ces valeurs n’ont cours qu’en France, chaque État fixant les siennes. Les trois couples de valeurs entretiennent le même rapport entre les deux échelles, deux mille pour un. Norberg et ses coauteurs relèvent de leur côté que les concentrations artérielle et veineuse diffèrent en fonction du temps écoulé depuis la prise.

La quantité qui entre se compte dans une troisième unité encore. Santé publique France fixe le verre standard à 10 grammes d’alcool pur, quelle que soit la boisson alcoolisée servie, en prenant pour référence la portion d’un bar ou d’un restaurant, et les repères publics sont exprimés dans cette unité. Le titre alcoométrique et le volume servi la déterminent ensemble, ce qui sépare une pinte d’un demi servis de la même bière. Le degré seul ne suffit donc pas, et les bières les plus fortes en donnent la démonstration extrême.

Quatre tas séparés : eau, grains de malt, cônes de houblon et levure.
Quatre ingrédients, et tout le reste tient dans la façon de les assembler

Une vitesse à peu près constante, et les bornes qu’on lui connaît

L’éthanol est éliminé pour l’essentiel par oxydation dans le foie, sous l’action de l’alcool déshydrogénase. Alan Wayne Jones, dans la revue qu’il a publiée dans Forensic Science International en 2010, situe la constante de Michaelis de cette enzyme à une alcoolémie de 0,02 à 0,10 gramme par litre. L’enzyme est donc saturée dès les premiers verres, et c’est ce qui rend une cinétique d’ordre zéro, autrement dit une décroissance à vitesse constante, suffisante pour décrire la phase descendante dans la plupart des situations judiciaires, au-dessus de 0,20 gramme par litre.

La vitesse elle-même n’a pas de valeur unique. La même revue, bâtie en ne retenant que les publications répondant à des exigences de protocole, de dose et de prélèvement, place la plage physiologique des vitesses d’élimination entre 0,10 et 0,35 gramme par litre et par heure. À l’intérieur de cette plage, elle distingue trois situations. Après une prise à jeun, l’élimination se tient entre 0,10 et 0,15. Chez des sujets non à jeun, elle tend vers 0,15 à 0,20. Chez des personnes alcoolodépendantes en cours de sevrage, dont l’enzyme microsomale CYP2E1 est induite, elle peut atteindre 0,25 à 0,35. Jones note par ailleurs que la pente de décroissance est légèrement plus raide chez les femmes, différence qu’il rattache au poids du foie rapporté à la masse maigre.

Le haut de cette plage ne décrit pas un métabolisme ordinaire. Les vitesses les plus élevées relevées dans la littérature appartiennent à des personnes chez qui une exposition prolongée a induit une seconde voie enzymatique, et Norberg et ses coauteurs décrivent la même induction chez les gros buveurs, avec une constante de Michaelis de 0,5 à 0,8 gramme par litre pour cette voie. C’est la seule cause d’accélération que ces deux revues nomment.

Les inconnues qu’aucun calcul ne comble

Trois inconnues séparent une quantité bue d’une concentration sanguine, et la revue de 2003 les nomme. Le volume de distribution est la première : l’éthanol est peu soluble dans les lipides et ne se lie pas aux protéines plasmatiques, si bien qu’il se répartit dans l’eau corporelle, dont la proportion varie avec le sexe et avec l’âge. Le premier passage hépatique est la deuxième, et les auteurs le décrivent comme difficile à évaluer, la cinétique dépendant à la fois de la dose, du temps et du débit sanguin. La troisième tient à l’enzyme elle-même, dont le polymorphisme rend compte de variations entre populations.

À ces trois s’ajoute la dose réellement ingérée. Elle se calcule à partir du titre alcoométrique volumique et du volume servi, deux mentions que porte le contenant, et le premier ne se déduit ni de la couleur ni du nom du style, ce que la composition d’une bière suffit à montrer, y compris sur les produits vendus comme bière sans alcool, où ce titre garde une valeur.

Les auteurs vont plus loin, sur le modèle lui-même : les travaux récents, écrivent-ils, plaident pour des modèles à plusieurs compartiments plutôt que pour le modèle classique à un seul compartiment avec élimination d’ordre zéro, celui-là même dont se déduisent les formules de calcul les plus répandues. Jones, de son côté, ouvre sa revue en rappelant que l’extrapolation rétrograde, l’exercice qui consiste à remonter d’une mesure tardive à l’alcoolémie d’un moment antérieur, compte dans son propre domaine autant de partisans que de contradicteurs.

L’instant où la loi relève une valeur

Le droit français ne calcule pas une alcoolémie, il la fait constater. L’article L. 234-4 du code de la route prévoit que les vérifications destinées à établir la preuve de l’état alcoolique se font soit au moyen d’analyses ou d’examens médicaux, cliniques ou biologiques, soit au moyen d’un appareil déterminant la concentration d’alcool par l’analyse de l’air expiré, à la condition que cet appareil soit conforme à un type homologué. L’officier ou l’agent de police judiciaire peut à cette fin requérir un médecin, un interne, un étudiant en médecine autorisé à exercer à titre de remplaçant ou un infirmier pour effectuer une prise de sang.

L’article R. 234-4 fixe ensuite les modalités quand l’appareil homologué est employé, et sa première ligne dit l’essentiel du sujet : le délai séparant l’heure de l’infraction ou de l’accident et l’heure de la vérification doit être le plus court possible. Le texte organise donc la mesure autour de l’idée qu’une concentration se déplace pendant qu’on l’observe. Sa deuxième ligne prévoit que le résultat est notifié immédiatement à l’intéressé, lequel est avisé qu’il peut demander un second contrôle, effectué alors immédiatement après vérification du bon fonctionnement de l’appareil.

Ce qu’une procédure retient est donc une valeur relevée à une heure portée au procès-verbal, par un appareil homologué ou par une prise de sang.

Quatre tas séparés : eau, grains de malt, cônes de houblon et levure.
Quatre ingrédients, et tout le reste tient dans la façon de les assembler

Trois échelles de temps qui ne communiquent pas

Les repères publics français comptent, eux, dans une unité qui ignore l’heure. Sur une page mise à jour le 26 janvier 2026, Santé publique France en énonce trois : dix verres standard par semaine au maximum, deux par jour au maximum, et des journées sans consommation à l’intérieur de la semaine. La même page pose qu’il n’y a pas de consommation d’alcool sans risque, et que les risques augmentent au cours de la vie avec la quantité consommée.

Ces repères comptent des verres sur une semaine, la pharmacologie décrit une concentration sur quelques heures, et le code de la route sanctionne une valeur relevée à un instant. Trois échelles de temps pour trois objets, sans passerelle arithmétique de l’une à l’autre. Une plage de vitesses, des seuils chiffrés et une procédure de constatation : c’est ce que donnent les sources publiques, et une durée individuelle n’en fait pas partie.

Questions fréquentes

Pourquoi ne trouve-t-on pas une durée d’élimination unique ?

Parce que la revue de 2010 place la plage physiologique entre 0,10 et 0,35 gramme par litre et par heure, un écart de un à trois et demi entre deux personnes, et parce que la phase descendante ne commence qu’une fois l’absorption terminée, dont la fin n’est fixée ni par le nombre de verres ni par l’heure du dernier. Une durée annoncée suppose de choisir une valeur dans cette plage et un instant de départ, deux choix qu’aucune des deux revues citées ne permet de faire pour une personne donnée.

L’alcoolémie se mesure-t-elle dans le sang ou dans l’air expiré ?

Les deux, et le code de la route chiffre les seuils dans les deux unités. L’article L. 234-4 prévoit que la preuve de l’état alcoolique s’établit par des analyses ou examens médicaux, cliniques ou biologiques, ou par un appareil d’analyse de l’air expiré conforme à un type homologué. L’article R. 234-4 ajoute que le résultat est notifié immédiatement et que la personne est avisée de son droit à un second contrôle.

Le seuil de 0,5 gramme par litre vaut-il pour tous les conducteurs ?

Non : l’article R. 234-1 abaisse le seuil contraventionnel à 0,20 gramme par litre de sang, soit 0,10 milligramme par litre d’air expiré, pour le conducteur d’un véhicule de transport en commun, pour le titulaire d’un permis encore soumis au délai probatoire, pour l’élève conducteur et pour le conducteur astreint à un dispositif d’anti-démarrage par éthylotest. Au-dessus de 0,80 gramme par litre, l’article L. 234-1 change la qualification et l’infraction devient un délit.