
La bièreGuide 11 / 12
Le malt, ce que le malteur décide avant le brasseur
Le malt arrive chez le brasseur déjà fabriqué. Une orge trempée, germée puis séchée, dont la couleur, la réserve d’enzymes et le rendement en extrait ont été fixés en malterie. Ce sont ces trois valeurs, imprimées sur le lot, qui bornent ensuite la recette.
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Sommaire · 7 sections
- Pourquoi l’orge, et pas une autre céréale
- Trempe, germination, touraillage
- Ce que la température de séchage écrit dans le grain
- Le pouvoir diastasique, ce que le malt de base avance aux autres
- La moitié maltée que le droit français impose
- Les malts spéciaux se dosent, et ce dosage se paie
- Ce que le sac dit, et ce qu’il laisse au brasseur
Le houblon se vend sous un nom de variété, le malt sous le nom du traitement qu’il a subi. Un brasseur commande du malt de base, du Munich ou de l’orge torréfiée, presque jamais une variété d’orge nommée, parce que l’orge n’arrive pas chez lui comme une plante mais comme une graine déjà transformée (Fox et Bettenhausen, 2023). Ce qui décide de sa couleur, de sa réserve d’enzymes et de son rendement a donc été fixé ailleurs, chez le malteur, avant même que la recette existe.
Pourquoi l’orge, et pas une autre céréale
Le grain d’orge apporte au brasseur une pièce qu’aucune farine ne remplace, son enveloppe. Au moment de séparer le moût, ce liquide sucré tiré des céréales, les enveloppes forment le lit filtrant qui retient les particules, et un cahier des charges de malterie exige pour cette raison des grains dodus et homogènes sur plus de 90 % de l’échantillon, enveloppes intactes comprises (Fox et Bettenhausen, 2023).
La seconde contrainte tient aux protéines. Pour l’orge à deux rangs, la plus répandue en Amérique du Nord, la fourchette jugée acceptable va de 11 à 13 % de protéines, sous 2 % d’azote ; c’est un cahier des charges nord-américain, et un autre bassin de production peut retenir d’autres bornes. Au-dessus, l’amande du grain loge moins d’amidon et rend donc moins d’extrait ; en dessous, l’azote vient à manquer à la levure pendant la fermentation. Ces mêmes protéines pèsent ensuite sur la tenue de la mousse et sur le trouble de la bière finie (Fox et Bettenhausen, 2023). Aucune de ces valeurs ne figure sur une bouteille, ce qui prolonge l’écart, relevé du côté de la composition de la bière, entre la liste des matières premières et ce que l’on goûte.
La base variétale sur laquelle repose cette chimie est étroite. Pour la campagne 2023, l’American Malting Barley Association n’a homologué en Amérique du Nord que 34 variétés à deux rangs et 7 variétés à six rangs (Fox et Bettenhausen, 2023). Le chiffre vaut pour ce continent et pour cette année-là, mais il donne l’ordre de grandeur d’une sélection conduite sur des critères de maltage plutôt que de goût.

Trempe, germination, touraillage
Le maltage se conduit en trois temps mesurés. La trempe immerge partiellement le grain sec dans une eau tenue entre 14 et 16 °C, pendant vingt-quatre à quarante-huit heures, jusqu’à porter son humidité entre 42 et 48 %, avec des retournements et une ventilation qui renouvellent l’oxygène et évacuent le gaz carbonique. Dès que la radicelle perce, le grain passe en caisse de germination, maintenue entre 16 et 20 °C (Fox et Bettenhausen, 2023).
C’est là que le grain fabrique ses outils. Une première famille d’enzymes, les bêta-glucanases, dégrade les bêta-glucanes des parois cellulaires, ces polymères qui épaississent le moût, ralentissent la filtration et forment des voiles. Les amylases apparaissent en même temps et découpent l’amidon natif du grain. L’ensemble de cette dégradation porte un nom de métier, la modification, et son degré conditionne tout le reste (Fox et Bettenhausen, 2023). Le touraillage clôt la séquence en vingt-quatre à trente heures, avec une température relevée par paliers jusqu’à la valeur qui correspond au type de malt visé. Le parcours qui commence ensuite, du concassage jusqu’à la mise en contenant, est déroulé étape par étape du côté de la fabrication.
Une contrainte encadre ces trois étapes en amont : une orge stockée avant maltage ne doit pas dépasser 12 % d’humidité, seuil qui limite le développement des moisissures et l’accumulation de mycotoxines dans le silo (Fox et Bettenhausen, 2023). Un lot trop humide ne se rattrape pas au touraillage.
Ce que la température de séchage écrit dans le grain
Le touraillage est la seule étape où le malteur choisit franchement un résultat sensoriel, et l’échelle sur laquelle il travaille est publiée. Une équipe polonaise a brassé vingt-deux variantes selon un protocole unique et donne, pour chaque malt employé, sa couleur en EBC, cette échelle européenne où un chiffre bas désigne un grain pâle, la température maximale atteinte au séchage et le rendement en extrait, c’est-à-dire la part du grain qui passe effectivement en solution (Hejna et al., 2025).
- Malt Pilsen, 3,5 EBC, séché à 80 à 85 °C, extrait supérieur à 82 %.
- Malt Vienne, 4 à 7 EBC, 85 à 90 °C.
- Malt de Munich, 13 à 17 EBC en version claire et 21 à 28 EBC en version foncée, 100 à 105 °C.
- Malt d’abbaye, 41 à 49 EBC, 110 °C.
- Malt brun, 175 à 200 EBC, 175 °C.
- Malt café, 420 à 520 EBC, 220 °C, extrait supérieur à 75,5 %.
- Malt chocolat foncé, 800 à 1 000 EBC, 220 °C.
- Orge torréfiée, 1 000 à 1 400 EBC, 230 °C, extrait supérieur à 65 %.
Deux régularités traversent cette liste. La couleur suit la température de bout en bout, du grain presque blanc séché à 80 °C au grain noir sorti d’un four à 230 °C. Et les deux extrémités de la liste s’opposent aussi sur le rendement, de plus de 82 % pour le malt Pilsen à plus de 65 % seulement pour l’orge torréfiée (Hejna et al., 2025). Le brun et le noir paient donc leur couleur en matière soluble, ce qui suffit à expliquer qu’ils n’occupent jamais la place principale dans une cuve.
Le pouvoir diastasique, ce que le malt de base avance aux autres
Le pouvoir diastasique désigne l’ensemble des enzymes du malt capables de découper l’amidon, à savoir l’alpha-amylase, la bêta-amylase, la limit-dextrinase et l’alpha-glucosidase. Il commande la fermentescibilité du moût, il se module par la température d’empâtage, et plus il est élevé, plus la recette supporte de céréales non maltées sans que la conversion des amidons décroche (Fox et Bettenhausen, 2023).
Ces enzymes sont des protéines, et la chaleur les détruit. La bêta-glucanase, par exemple, cesse de travailler au-dessus de 60 °C, et un malt insuffisamment modifié laisse alors passer ses bêta-glucanes jusque dans la bière (Fox et Bettenhausen, 2023). Un grain sorti d’un four à 220 ou 230 °C n’a donc plus d’activité à offrir : il apporte de la couleur, de l’arôme et un peu d’extrait, pendant que le malt de base porte seul la charge enzymatique du brassin. Une recette s’écrit donc autour d’un malt pâle majoritaire, et non autour du malt qui lui donne son caractère.
La moitié maltée que le droit français impose
Le décret de 1992 qui définit la bière en France borne cette latitude : sur le poids des matières amylacées ou sucrées mises en œuvre, le malt de céréales ne peut jamais descendre sous la moitié. Ce que ce plancher autorise du côté industriel, et ce qu’il pèse sur une étiquette de prix, est traité avec les autres leviers de coût par la bière discount. Du point de vue du malt, il garantit qu’au moins la moitié du poids engagé arrive dans la cuve avec ses enzymes, et fixe donc une limite haute à ce que le pouvoir diastasique du malt de base aura à convertir en plus de sa propre matière.
Les malts spéciaux se dosent, et ce dosage se paie
Une équipe italienne a brassé trois bières de fermentation haute à partir du même malt de base pale ale, en remplaçant 0, puis 5, puis 15 % de la charge par un malt caramel du commerce. Les trois titrent de 6,2 à 6,8 % vol. À 15 %, la couleur s’approfondit, l’amertume monte, le trouble monte, la teneur en polyphénols atteint 453,8 mg d’équivalent acide gallique par litre, et la tenue de mousse est la plus faible des trois (Liguori et al., 2021).
Le jury a par ailleurs perçu cette troisième bière comme plus sucrée et moins marquée par les notes d’agrumes que les deux autres, et son profil volatil comportait davantage d’aldéhydes et de cétones, moins d’alcools supérieurs et moins d’esters (Liguori et al., 2021). Un malt caramel ne se contente donc pas d’ajouter une couche de goût par-dessus la bière : il déplace en même temps sa couleur, son amertume, sa limpidité, sa mousse et son profil aromatique, y compris dans des directions que le brasseur ne cherchait pas. Les familles les plus sombres, dont la bière noire détaille les repères, vivent entièrement de ce réglage.
Ce que le sac dit, et ce qu’il laisse au brasseur
La couleur, l’extrait et la teneur en protéines sont imprimés sur le lot, tandis que la texture finale et la part de sucres fermentescibles se décident bien plus tard, à l’empâtage, avec un thermomètre. Un kit de brassage livre le mélange déjà pesé et retire donc au brasseur amateur la première de ces deux décisions, jamais la seconde.
Questions fréquentes
Quelle différence entre l’orge et le malt d’orge ?
L’orge est la céréale telle qu’elle sort du champ. Le malt est cette même orge trempée jusqu’à 42 à 48 % d’humidité, mise à germer entre 16 et 20 °C le temps qu’elle fabrique ses enzymes, puis séchée à chaud pendant vingt-quatre à trente heures, ce qui arrête la germination et fixe la couleur du grain (Fox et Bettenhausen, 2023). Le brasseur achète la seconde, et il l’achète sous le nom du traitement subi plutôt que sous celui de la variété d’origine.
Pourquoi une recette mélange-t-elle plusieurs malts ?
Parce qu’aucun grain ne rend les trois services à la fois. Un malt pâle apporte le rendement et les enzymes mais presque aucune couleur ; un grain torréfié apporte la couleur et l’arôme, rend nettement moins d’extrait et n’a plus d’enzymes à offrir après son passage au four (Hejna et al., 2025). L’assemblage est la seule façon d’obtenir les trois services à la fois, et il se règle en pourcentages plutôt qu’en présence ou en absence.
Un malt tout juste produit est-il le meilleur ?
Pas nécessairement. Le malt contient une lipoxygénase, enzyme qui oxyde les acides gras du grain, et sa teneur décroît pendant le stockage ; c’est le motif souvent avancé pour laisser reposer un malt quelques semaines avant emploi. La même enzyme participe à la formation de la couche compacte qui s’installe au fond de la cuve-filtre et freine l’écoulement du moût, si bien que la séparation s’améliore quand son niveau a baissé (Fox et Bettenhausen, 2023).
