Les types de bièreGuide 33 / 38

La bière au citron

La note de citron d’une bière ne vient pas toujours d’un arôme : elle peut sortir d’une écorce, d’un mélange avec une limonade, ou du houblon seul. Ce que ces trois origines ont en commun n’est pas une molécule, c’est une fragilité : chacune repose sur des composés que l’acidité et l’oxygène transforment en défauts.

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Le composé qui fait sentir le citron s’appelle le citral. Une revue de la stabilité des composés d’arôme publiée en 2015 dans le Journal of Food and Drug Analysis le décrit comme le composé le plus important des huiles essentielles d’agrumes, et rappelle qu’il ne s’agit pas d’une molécule unique : le citral, ou 3,7-diméthyl-2,6-octadiénal, est un mélange de deux isomères géométriques, le néral et le géranial, dans un rapport que la revue donne comme voisin de un pour deux ou de trois pour deux. La liste européenne des substances aromatisantes l’enregistre sous le numéro FL 05.020, avec le numéro CAS 5392-40-5.

La même revue signale au passage une provenance que l’on n’attend pas d’un composé d’agrume : le citral est abondant dans la citronnelle, Cymbopogon citratus, et dans Litsea cubeba. Celui qu’emploie l’industrie ne sort donc pas nécessairement d’un citron, et rien sur une bouteille de bière ne permet de le savoir.

Trois manières de mettre du citron dans une bière

La première se passe après la brasserie et consiste à mélanger. Le droit français ne réserve qu’une dénomination à ce cas, celle du panaché, avec son plafond de degré, et le monaco en donne la variante la plus répandue au comptoir. La deuxième relève du décret du 31 mars 1992, qui sépare l’addition ou la macération d’une matière végétale, ici l’écorce, de l’aromatisation proprement dite, séparation dont la bière à la cerise expose le détail.

La troisième n’ajoute rien du tout. Le houblon apporte lui-même des notes citronnées, portées par son huile essentielle, laquelle ne représente qu’environ 0,5 à 3 p. 100 de la matière sèche du cône selon une revue des composés d’arôme de la bière parue en 2025 dans Foods. Le linalol, que cette revue compte parmi les composés contribuant à l’arôme houblonné, y est décrit comme floral et citronné. Une bière peut donc sentir l’agrume sans qu’aucune ligne de son étiquette ne l’annonce.

Verre de bière blanche trouble sous un col de mousse dense.
Le trouble d’une blanche vient du blé et des levures en suspension

Un aldéhyde de cette famille ne tient pas en milieu acide

Les trois voies se rejoignent sur un point qui décide de tout le reste : ce qu’elles apportent ne se conserve pas comme le reste du liquide. La raison est de structure, et la revue de 2015 la donne. Le citral est un aldéhyde α,β-insaturé, une configuration très sensible à la cyclisation catalysée par les acides et à l’oxydation, que la chaleur et l’exposition lumineuse ne font qu’accélérer. Ses auteurs rappellent que le phénomène est bien documenté sur les jus d’agrumes et sur les produits au citron vert, c’est-à-dire sur des boissons acides et de conservation courte.

Une bière fermentée est acide, ce qui est exactement la condition que ce mécanisme demande. La différence avec un jus tient au reste de la composition, mais elle ne protège pas la note : le mécanisme ne réclame rien d’autre qu’un milieu acide, et il ne vise que l’aldéhyde. L’agrume vieillit donc par une voie qui lui appartient, que les autres composés d’arôme de la bière n’empruntent pas.

Ce que le citral devient

La suite est une séquence de réactions dont les produits ont des noms et des odeurs. La cyclisation en milieu acide passe par deux alcools monoterpéniques instables, le p-mentha-1,5-dién-8-ol et le p-mentha-1,2-dién-8-ol, qui se transforment ensuite en composés aromatiques plus stables : le p-cymène, les p-cymén-8-ols et l’α-p-diméthylstyrène. La déshydratation des p-cymén-8-ols et l’oxydation livrent enfin la p-méthylacétophénone et le p-crésol. La revue rapporte que, dans un essai de dilution d’extrait aromatique, Schieberle et ses coauteurs ont trouvé ces deux derniers composés plus puissants comme défauts que l’α-p-diméthylstyrène.

C’est ce qui distingue le vieillissement de cette note de la simple perte d’intensité. Le citron ne s’efface pas : il cède la place à des odeurs qui ont leurs propres descripteurs, et la dégustation les range du côté des défauts plutôt que du côté de la fatigue. Une bouteille qui a attendu ne rend donc pas une version affaiblie de ce qu’elle promettait, elle rend autre chose, phénomène dont la bière périmée décrit les autres causes.

Verre tulipe rempli d’une IPA orangée et voilée, sous un col de mousse blanche.

Le houblon n’y échappe pas non plus

Le cône lui-même fournit un cas parallèle, décrit par la revue de 2025, et il vaut d’être connu parce qu’il élargit la règle. Le p-menthane-8-thiol, composé à odeur de pamplemousse compté parmi les thiols du houblon, possède un dérivé oxydé, la p-menthane-8-thiol-2-one, dont ses auteurs écrivent qu’elle peut constituer un défaut dans une bière vieillie. La famille chimique n’a rien à voir avec celle du citral, et pourtant l’oxydation aboutit là aussi à un composé que la dégustation range parmi les défauts : un agrume obtenu sans le moindre arôme ne se conserve pas mieux qu’un agrume ajouté.

Cette convergence hiérarchise les critères d’achat d’une manière inhabituelle. Sur la plupart des bières fruitées, la question utile porte sur ce que la brasserie a réellement mis en œuvre, et une bière aux fruits rouges se juge d’abord sur la présence réelle de fruit. Sur une bière au citron, quelle que soit la réponse à cette question, la fraîcheur du lot pèse davantage.

La date compte plus que la recette

Il reste une raison de ne pas généraliser trop vite. La revue de 2015 décrit aussi les parades employées par l’industrie : le citral est nettement plus stable lorsqu’il se trouve dans une phase huileuse que dans une phase aqueuse, ce qui explique l’usage des émulsions, des microémulsions et de l’encapsulation par séchage. Un arôme formulé de cette manière résiste mieux qu’un citral libre, et deux bières au citron de même âge peuvent donc se comporter très différemment selon la préparation employée.

Rien sur une étiquette n’indique laquelle de ces formulations a été employée, et c’est précisément ce qui rend la date utile. Sur cette famille, le lot récent est la seule information disponible qui porte sur la partie fragile du produit, quand la dénomination ne renseigne que sur la voie suivie et le degré sur la fermentation. Une bière au citron qui a vieilli n’est pas une bière ratée, c’est une bière dont la caractéristique annoncée en face avant est celle qui a disparu la première.

Questions fréquentes

Une bière peut-elle sentir le citron sans contenir de citron ?

Oui, et de deux façons distinctes. Le citral employé comme arôme est abondamment tiré de la citronnelle et de Litsea cubeba plutôt que de l’agrume, selon la revue de stabilité publiée en 2015. Et une bière peut porter des notes citronnées sans aucun ajout, le houblon apportant du linalol par son huile essentielle, laquelle représente environ 0,5 à 3 p. 100 de la matière sèche du cône.

Pourquoi une vieille bière au citron sent-elle le médicament ou le plastique ?

Parce que la molécule responsable de la note se transforme au lieu de disparaître. La revue de 2015 décrit une cyclisation catalysée par les acides, accélérée par la lumière et la chaleur, qui conduit au p-cymène puis, par oxydation, à la p-méthylacétophénone et au p-crésol. Ces composés ont leurs propres odeurs, et l’essai de dilution cité les désigne comme les plus marquants de la série.

Deux bières au citron de même âge se ressemblent-elles ?

Pas nécessairement, et la formulation de l’arôme explique l’écart. La revue de 2015 rappelle que le citral se dégrade beaucoup plus lentement quand il est retenu dans une phase huileuse que lorsqu’il se trouve libre en phase aqueuse, ce qui a fait des émulsions et de l’encapsulation les parades habituelles de l’industrie. Cette information ne figure sur aucune étiquette.